Lunettes connectées : la CNIL organise le débat… sans ceux qui en subissent les conséquences

À l’occasion de ses « Recontres Informatique & Libertés », fin septembre 2026, la CNIL consacrera une table ronde aux lunettes connectées. PURR dénonce un débat déséquilibré, largement confisqué par les industriels et leurs alliés, dont sont une nouvelle fois absents les représentants de la société civile.

La CNIL prétend organiser un débat sur les lunettes connectées. Mais où sont les personnes qui les subissent ? Où sont les associations de défense des libertés ? Où sont les organisations qui alertent depuis des années sur les risques de surveillance, de captation d’images et d’atteinte à la vie privée ?

Nulle part.

Ceux qui subissent sont absents, ceux qui vendent sont à la table

La composition de cette table ronde est révélatrice.

Deux intervenants sont salariés de Facebook/Meta et de Google, entreprises qui commercialisent ou ont commercialisé des lunettes connectées. Leur présence n’est évidemment pas illégitime : les industriels doivent pouvoir présenter leur point de vue.

Mais où est le contradicteur ?

Qui représentera les personnes filmées à leur insu ? Qui parlera des passants dont le visage peut être capté et analysé ? Qui interrogera les conséquences de ces dispositifs dans l’espace public et privé ? Qui défendra le droit de ne pas être enregistré, analysé ou potentiellement surveillé simplement parce que l’on croise quelqu’un portant des lunettes connectées ?

La CNIL aurait pu inviter des associations, des juristes, des défenseurs des libertés ou des organisations de terrain. Elle ne l’a pas fait.

Ce choix n’est pas neutre.

Un débat technophile plutôt qu’un débat sur les libertés ?

La présence d’un autre intervenant pose également question. Celui-ci dirige un fonds d’investissement consacré à la ville connectée, préside une société commerciale fédérant des acteurs de l’immobilier, a été conseiller économique de Bruno Le Maire et de Valérie Pécresse et siège au conseil scientifique d’un groupe de réflexion politique de droite.

Il intervient notamment en tant qu’auteur d’un ouvrage appelant à « tirer le meilleur de la technologie » et affirmant, à propos des lunettes connectées, que « personne ne pourra [les] empêcher, ni les individus, ni les États ».

Difficile d’imaginer une position plus éloignée d’une réflexion critique sur la régulation.

Faut-il rappeler que le rôle de la CNIL n’est pas de faciliter l’acceptation sociale des nouvelles technologies ? Sa mission est de protéger les libertés et les données à caractère personnel.

Lorsqu’une technologie bouleverse les conditions dans lesquelles nous pouvons circuler, travailler, manifester, discuter ou simplement vivre dans l’espace public, le débat ne devrait pas être « comment tirer le meilleur de cette technologie ».

Il devrait aussi être : Qui la veut ? Qui la subit ? Quels droits menace-t-elle ? Quelles limites devons-nous lui imposer ?

Ces questions sont précisément celles que la composition de la table ronde laisse largement de côté.

Et la protection de la vie privée ?

Une quatrième intervenante dirige une école publique consacrée à la conception et à l’esthétique des produits.

Pourquoi pas.

Mais en quoi cette expertise permet-elle d’éclairer les enjeux de protection de la vie privée, de libertés publiques, de surveillance, de consentement, ou les conséquences sociétales, anthropologiques, philosophiques et juridiques des lunettes connectées ?

Deux chercheurs, l’un en sociologie et l’autre en analyse vidéo, disposent quant à eux d’une expertise directement pertinente.

Mais cela ne suffit pas à faire de cette table ronde un débat pluraliste.

Six personnes autour d’une table ne constituent pas nécessairement un débat à six voix.

Lorsque deux intervenants représentent des géants du numérique, qu’un autre est issu de l’écosystème de la ville connectée et de l’investissement technologique, et qu’aucun représentant de la société civile ne vient porter la contradiction, la diversité apparente des profils masque mal une faiblesse fondamentale : les intérêts et les perspectives des personnes dont les libertés sont en jeu ne sont pas représentés.

Une absence d’autant plus incompréhensible que la CNIL ne régule pas

Cette situation est d’autant plus préoccupante que la CNIL n’a toujours pas pris la mesure des enjeux posés par les lunettes connectées.

Depuis 2024, PURR alerte sur leur développement et documente les risques qu’elles font peser sur les libertés individuelles. Pourtant, de manière générale, plutôt que de réguler, la CNIL préfère pour l’heure discuter, échanger et multiplier les prises de parole générales (lire ici, , ou là-bas).

Pendant ce temps, les lunettes sont commercialisées, portées dans l’espace public et capables de capter toujours davantage de données sur des personnes qui n’ont rien demandé.

La CNIL refuse encore et toujours de mettre en œuvre ses pouvoirs de sanction ou d’interdiction sur le territoire national.

Et lorsque la CNIL organise enfin une discussion publique sur le sujet, les personnes directement concernées ne sont même pas invitées à la table.

Le problème dépasse donc largement cette seule matinée.

Ce n’est pas un accident. C’est une méthode.

Pour PURR, cette absence de pluralisme s’inscrit dans une pratique plus ancienne.

Depuis fin 2024 (voir ici ou ), nous documentons la tendance de la CNIL à organiser des échanges avec certains acteurs tout en laissant de côté une partie de la société civile. Nous l’avons déjà dénoncée à plusieurs reprises, notamment concernant la régulation des technologies intrusives et la politique répressive de la CNIL.

Une autorité indépendante ne devrait pas sélectionner les voix qu’elle souhaite entendre.

Elle devrait rechercher la contradiction, organiser la confrontation des expertises et permettre à ceux qui contestent ses orientations de s’exprimer.

Ce n’est pas une faveur faite aux associations.

C’est une condition minimale d’un débat démocratique sur la régulation.

PURR demande à la CNIL de sortir de l’entre-soi

PURR ne demande pas à être systématiquement invitée à chaque événement de la CNIL.

Nous demandons quelque chose de beaucoup plus simple : que la CNIL cesse de confondre concertation et entre-soi.

Sur les lunettes connectées comme sur sa politique répressive, l’institution doit accepter la contradiction et entendre ceux qui contestent ses choix.

La société civile n’est pas un figurant que l’on convoque une fois les décisions prises.

Elle doit pouvoir participer au débat lorsque sont en jeu nos libertés.

La CNIL veut parler des lunettes connectées ?

Qu’elle commence par écouter ceux qui ne les portent pas, mais qui les subissent.